Un peu d’Ircelyon sur la tour Eiffel !

La tour Eiffel, symbole du génie scientifique français, accueillera d’ici 2027, les noms de 72 femmes scientifiques, dont celui de Denise Barthomeuf (1934–2004), chimiste lyonnaise de renom. Cette reconnaissance, dévoilée le 26 janvier 2026 par l’association « Femmes & Sciences » et la mairie de Paris, vise à lutter contre l’invisibilisation historique des femmes en science [1].
Denise Barthomeuf : une Lyonnaise d’exception
Née le 26 novembre 1934 à l’Hôtel-Dieu de Lyon, Denise Barthomeuf grandit dans une famille modeste. Son père, artisan plombier puis épicier, et sa mère, issue d’une famille de cultivateurs de l’Ain, lui offrent un cadre de vie simple mais stimulant. Elle intègre l’École Technique Lyonnaise en 1950, où elle se distingue par ses résultats exceptionnels, obtenant un deuxième prix d’excellence en 1952. Après son diplôme, elle travaille comme aide-chimiste chez Rhône-Poulenc à Lyon, tout en obtenant son baccalauréat en 1954 et en préparant sa licence ès-sciences [2].
En 1958, Denise Barthomeuf est nommée assistante au Laboratoire de l’École de Chimie et rejoint en 1959, l’Institut de Recherche sur la Catalyse (IRC), récemment fondé par Marcel Prettre. Ce laboratoire, aujourd’hui connu sous le nom d’Ircelyon, est le lieu où elle a mené ses travaux pionniers sur les silice-alumine puis les zéolithes, des matériaux microporeux aux propriétés exceptionnelles, utilisés comme catalyseurs hétérogènes acides, notamment dans l’industrie pétrochimique.
En 1963, Denise Barthomeuf soutient sa thèse de doctorat intitulée « Contribution à l’étude des gels mixtes silice-alumine » à la Faculté des Sciences de Lyon. Ce travail, réalisé sous la direction du professeur Marcel Prettre, marque le début de ses contributions majeures dans le domaine de la catalyse et des matériaux microporeux. En parallèle, elle s’intéresse à la caractérisation de ce type de matériaux catalytiques grâce à l’utilisation de techniques avancées comme la RMN du solide (2e thèse : Application de la Résonance Magnétique Nucléaire à la catalyse hétérogène). Ces documents historique (ci-dessus) attestent de son engagement précoce dans la recherche fondamentale, qui aboutira à des avancées déterminantes pour l’industrie chimique [2].
Elle devient ensuite maître assistante en 1964, puis intègre le CNRS en 1974, marquant une étape clé dans sa carrière académique [1,2,3].
Un parcours entre Lyon, Paris et l’international
Sa carrière est marqué par des expériences variées dans les milieux académiques et industriels.
Son parcours industriel commencé chez Rhône-Poulenc et Lipha (Lyon), s’est poursuivi aux Etats-Unis chez Exxon dans les années 1980. Puis, de retour à Lyon, après un bref passage dans l’équipe de Jean-Eugène Germain au laboratoire de Catalyse Appliquée et Cinétique Hétérogène, elle décide en 1984 de rejoindre le Laboratoire de réactivité de surface à Paris. Enfin, en 1985, elle reçoit la Médaille d’argent du CNRS pour ses contributions exceptionnelles et fonde le Groupe Français des Zéolithes (GFZ), dont elle assurera la présidence jusqu’en 1990 [1,3]. Elle entretenait également d’étroites relations avec des chercheurs soviétiques, avec un séjour prolongé à Moscou.
Des contributions scientifiques majeures
Denise Barthomeuf est internationalement reconnue pour ses travaux sur les zéolithes :
- Elle est la première, dès les années 1960, à comprendre l’impact de la composition atomique et de l’organisation spatiale des zéolithes sur leurs propriétés catalytiques.
- Dans les années 1980, elle introduit le concept de densité topologique des atomes d’aluminium dans les réseaux zéolithiques et propose un modèle prédictif définissant l’optimum d’acidité et d’activité pour chaque structure [1].
Auteure de près de 200 publications, ses concepts sont aujourd’hui intégrés dans l’enseignement et utilisés par la communauté internationale. En 2017, le Groupe Français des Zéolithes crée le prix Denise Barthomeuf pour récompenser la meilleure thèse de doctorat dans le domaine des zéolithes [3]. D’ailleurs, en 2019 une ancienne doctorante d’Ircelyon, Céline Pagis, maintenant chercheuse à l’IFPEN, a reçu ce prix.
Un héritage durable
Même après sa retraite en 1995, Denise Barthomeuf reste active : elle obtient une maîtrise en archéologie et publie un article sur la métallurgie antique en Anatolie en 2004. Elle s’engage également dans l’action humanitaire au Népal jusqu’à sa disparition le 2 novembre 2004 [2].
Témoignages de collègues de l’IRC
Michèle Breysse :
« Le premier jour de mon arrivée à l’IRC en 1963 on m’a désigné un bureau qui était proche de celui d’une assistante à l’université, Denise BARTHOMEUF. Elle était absente car en stage à Novosibirsk dans le cadre des échanges avec la Russie que nous devions développer à cette époque mais qui étaient encore relativement rares. Quelques temps après, je l’ai vu revenir coiffée d’une superbe chapka, nous l’avons tout de suite questionnée sur son stage qui s’était bien passé malgré le froid ! Cela montre le caractère de Denise, assez intrépide qui n’hésitait pas à aller dans des endroits peu connus mais qui s’adaptait facilement et réussissait à établir des collaborations fructueuses.
Pour elle le métier de chercheur est un métier “merveilleux” par les satisfactions intellectuelles qu’il apporte mais aussi parce qu’il permet de rencontrer des personnes de tous les pays et de s’initier à différentes cultures.
Retraitée, elle a souhaité changer de domaine et travailler dans l’histoire des sciences. Pour cela, elle est retournée sur les bancs de l’université. Entourée de jeunes étudiants de première année, Denise a passé une licence d’archéologie et même rédigé un mémoire sur la métallurgie du cuivre et du bronze du IIIème millénaire avant J.C !
Sportive accomplie, elle a participé à de nombreuses activités du Club alpin français et fait notamment le tour du Mont Kailash au Tibet (maximum 5650 mètres). Elle aimait nous raconter cet épisode avec toutes les contraintes sociétales lors de séances diapo (ce qui pouvait durer longtemps !). «
Claude Mirodatos :
« Factuellement, j’ai effectué ma thèse de doctorat d’état, incluant mon Diplôme d’Études Approfondies, DEA, sous la direction de Denise Barthomeuf de 1973 à 1977. Denise dirigeait alors le groupe de recherche sur les zéolithes, constitué de deux chercheuses de l’IRC, Réjane Beaumont et Danielle Ballivet. Parfaitement encadré par Denise et ses jeunes collègues, cette période de recherche et de rédaction reste pour moi un souvenir d’excellence qui m’a convaincu de poursuivre une carrière dans la recherche universitaire. Ce fut le cas en me joignant ensuite à l’équipe dirigée par Guy Martin, puis en devenant ensuite moi-même responsable d’une équipe puis d’un thème de recherche à l’IRCELYON jusqu’à ma retraite, au terme de deux périodes d’éméritat. Ainsi, Denise Barthomeuf sut avec élégance et efficacité me convaincre de la richesse potentielle d’une carrière de chercheur académique, en forte interaction avec le monde industriel environnant. Sa rigueur intellectuelle et son investissement total dans sa carrière scientifique n’excluait nullement un humour et une distanciation salutaire quant aux enjeux et aux contextes scientifico-politiques de la recherche académique en France et au-delà dans l’ensemble de la sphère international. »
Sources citées
- L’Actualité Chimique, juin 2005, n°287, p.64 (François Fajula et Michèle Breysse).
- Jalons biographiques Denise Barthomeuf (Emmanuel Pécontal, Université Claude Bernard Lyon 1, CRAL).
- Biographie détaillée Denise Barthomeuf (Emmanuel Pécontal, Université Claude Bernard Lyon 1, CRAL).
- IFPEN – Chercheuse d’IFPEN récompensée d’un prix de thèse dédié aux zéolithes.
Pour aller plus loin :







